Post LinkedIn 13/05/2025 – Artcurhope
Retrouver la mémoire entre les œuvres
On m’a annoncé le diagnostic il y a deux ans : maladie d’Alzheimer à un stade précoce. À 73 ans, j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. Moi, qui avais été professeur d’histoire pendant 40 ans, j’allais peu à peu perdre mes souvenirs, mon savoir, mon identité. Les premiers signes étaient déjà là : des mots qui m’échappaient, des visages familiers que je peinais à nommer, des objets égarés dans ma propre maison.
Mon neurologue m’a prescrit des médicaments pour ralentir la progression de la maladie, mais il a ajouté quelque chose d’inattendu à son ordonnance : des séances de muséothérapie. Le Centre Hospitalier Universitaire de ma ville venait de lancer un partenariat avec le musée local pour accompagner les patients atteints de troubles de la mémoire. Sceptique, mais désespéré, j’ai accepté.
Ma première séance reste gravée dans ma mémoire : quelle ironie pour quelqu’un qui commence à l’oublier ! J’étais accompagné par une équipe bienveillante : une neuropsychologue et une médiatrice culturelle. Ils m’ont laissé déambuler librement, s’adaptant à mon rythme.
Devant un tableau représentant une scène rurale du XIXe siècle, quelque chose s’est produit. Cette ferme, ces champs… ils ressemblaient étrangement à ceux de mon enfance en Normandie. Des souvenirs enfouis ont commencé à refaire surface. Je me suis mis à raconter spontanément des anecdotes de mes étés passés chez mes grands-parents, des histoires que je n’avais pas partagées depuis des décennies.
Au fil des séances hebdomadaires, nous avons établi un rituel. D’abord, la contemplation d’œuvres sélectionnées pour leur potentiel évocateur personnel. Ensuite, un temps d’échange et d’expression. Cette structure me rassurait, me donnait des repères dans un monde qui devenait de plus en plus flou pour moi.
Un jour, face à une nature morte flamande, j’ai reconnu un service de porcelaine identique à celui que ma mère sortait pour les grandes occasions. Ce détail insignifiant a déverrouillé toute une série de souvenirs liés aux repas familiaux : les odeurs, les conversations, les disputes aussi. J’ai pleuré ce jour-là, de tristesse, mais aussi de gratitude pour ces fragments de vie qui m’étaient rendus, ne serait-ce que temporairement.
Les bénéfices ne se limitaient pas à la sphère cognitive. Les médecins ont observé une amélioration notable de mon humeur, une réduction de mon anxiété. Je dormais mieux les nuits suivant les séances. Ma femme a remarqué que j’étais plus communicatif, plus présent.
Aujourd’hui, je continue ce parcours artistique, conscient que chaque séance est précieuse, chaque souvenir ravivé un petit miracle. Mon neurologue intègre désormais mes progrès en muséothérapie dans l’évaluation globale de mon état, reconnaissant son impact significatif sur ma qualité de vie.
